Yardam est un roman d’imaginaire écrit par Aurélie Wellenstein et paru chez Scrineo en mars 2020.

Ce roman nous plonge dans une aventure terriblement humaine, entre doutes, trahisons et passions. L’ambiance est tantôt aussi sombre que peut l’être l’âme humaine, tantôt parsemée d’optimisme, mais est toujours une invitation à la réflexion qui fait le plus grand bien.

Yardam, d’Aurélie Wellenstein © Scrineo
Illustration réalisée par Aurélien Police

Vivre avec la folie

Dans la ville de Yardam, une étrange maladie sexuellement transmissible se répand chaque jour un peu plus. Les infectés sont en proie à la plus profonde des folies : ils conservent dans leur crâne les âmes qu’ils ont aspirées. Chaque victime, arrachée à son corps, ne laisse derrière elle qu’une enveloppe vide, une coquille blanche. Face à la prolifération de ces dernières, l’empereur place la ville en quarantaine et fait venir ses meilleurs médecins pour mettre un terme à l’épidémie.

Kazan est l’un de ces voleurs d’esprits. Il sait que la folie aura raison de lui, que ses voix intérieures finiront par le pousser au suicide. Quand il tente d’échapper à la quarantaine, sa rencontre avec un couple de médecins va bouleverser ses plans. Ceux-ci affirment avoir un remède au virus et ravivent une étincelle d’espoir chez le condamné qui se met alors en tête de les aider.

Et si, finalement, on pouvait guérir de la folie ?

Chacun sa folie

Le pouvoir de voler des esprits est aussi puissant que dangereux et comporte une ambiguïté qui l’éloigne d’autres formes de manipulation plus ténébreuses tel que le Talent dans L’Échiquier du Mal de Dan Simmons. Ici, prendre une voix comporte une véritable part de risque : plus on en a qui cohabitent à l’intérieur de son crâne, plus il est difficile de continuer à avancer et de résister à la pulsion d’en finir pour de bon en s’ouvrant littéralement la tête. Si les drogues permettent de retrouver une certaine forme de sérénité, ce n’est qu’un état temporaire. La seule manière de ne pas sombrer sous les assauts mentaux incontrôlés de ces esprits absorbés est de les céder à quelqu’un d’autre, ce qui implique de propager le virus, de faire émerger un nouveau voleur d’esprits, avec toutes les conséquences que cela implique – le nouveau condamné sera-t-il un allié ou un rival ? Pour mettre un terme à l’épidémie, il suffirait que tous les condamnés gardent leur mal pour eux, mais le besoin de vivre ne serait-ce que quelques instants de plus est trop fort chez ces humains au bord du désespoir.

Dans ce cycle sans fin, chacun réagit à sa manière. Kazan profite de ses pouvoirs de manière chaotique et prend des voix qui ne lui serviront bien souvent qu’une seule fois pour commettre un larcin et dérober un peu plus d’argent – aussitôt dépensé en drogues pour compenser le surplus de folie. D’autres réagissent différemment et cherchent à exploiter pleinement les possibilités pour se forger un nom dans la ville. L’ambiguïté de ce virus fait tout son intérêt : à la fois condamnation à mort et générateur d’opportunités, la façon dont chacun l’utilise est bien révélatrice des tréfonds de leur âme et de ce qu’ils recèlent de pire.

Qui est le monstre ?

À travers toute une galerie de personnages et de comportements, dans une humanité confinée qui chute sans rien à quoi se retenir, ce roman pose la questions des responsabilités.

Certains volent les voix des plus influents pour profiter de leurs connaissances, gagner en pouvoir et se tailler une place chez les élites. Dans le centre médical, les médecins soumettent les coquilles, ces corps vides que l’on trouve désormais partout en ville, à des traitements plus inhumains et absurdes les uns que les autres pour espérer trouver un remède à l’épidémie. Les gardes n’hésitent pas à tirer sur la foule pour faire respecter la quarantaine et le couvre-feu. Les habitants se mettent en tête de lyncher quiconque ne leur revient pas pour espérer convaincre les démons occultent en lesquels ils se sont pris de foi de lever la malédiction qui pèse sur Yardam. Quant à Kazan, il aspire des âmes pour réaliser ses vols ou servir ses projets dérisoires. On apprend cependant que sa chute n’a rien du hasard : né d’une mère disparue d’une maladie quand il était jeune, rejeté par un père, une belle-mère et une sœur qui n’ont jamais su voir en lui autre chose qu’un raté sans intérêt, il n’a jamais vraiment trouvé sa place en ce monde et a toujours dû se battre pour seulement s’attribuer le droit d’exister.

Dès lors, face à cette accumulation d’actes cruels, face à ces circonstances rudes, une question bien troublante s’impose : qui est le monstre ? Kazan se révèle à la fois agresseur et victime, bourreau et condamné. Dans une société où rien ne va, à qui va la faute ? Faut-il blâmer les individus déviants, trop fatigués de continuer à se battre, ou au contraire le système qui ne leur a laissé aucune autre voie à suivre ? Véritable écho à notre monde actuel, ces interrogations invitent à la réflexion et nous incitent à nous demander si parfois nous ne ferions pas mieux de traiter la cause plutôt que les conséquences.

Plongée dans la psyché humaine

Si l’histoire est globalement sombre et oppressante, tout n’est cependant pas noir à Yardam. L’humain est capable du pire, mais même la plus violente des tempêtes dissimule une éclaircie. Cela se voit notamment à travers le couple de médecins, Nadja et Feliks, que Kazan se met en tête d’aider. Ces deux-là sont unis par une touchante d’histoire d’amour qui va cependant se trouver mise à mal. Chacun va prendre à cœur de tout faire pour qu’elle perdure, d’une manière ou d’une autre, quitte à faire resurgir son côté sombre, à consentir au pire, ou à défendre son bourreau. Même Kazan est capable de nous toucher, quand il arrive à se contrôler in-extremis pour ne pas propager davantage le virus et condamner un innocent, quand il aide et veut préserver une amie chère, quand il fuit la facilité du pouvoir pour retourner à sa vie misérable et tourmentée.

On voudrait haïr ce personnage, on peine pourtant à y parvenir, et c’est la complexité de cette situation qui en fait sa richesse et son intérêt. Derrière l’homme en apparence méprisable qu’est Kazan se cache un passé et un traumatisme profond, mais aussi une véritable parcelle d’humanité. C’est peut-être là une autre interrogation que soulève ce roman : avant de juger et de repousser, et si nous nous efforcions tout d’abord d’écouter et de comprendre ?

En bref

Yardam est ma première rencontre avec la plume d’Aurélie Wellenstein mais ne sera sans doute pas la dernière tant j’ai été séduit par la profondeur de ce roman et son atmosphère. On y vit une aventure terriblement humaine, entre doutes, trahisons et passions. L’ambiance est tantôt aussi sombre que peut l’être l’âme humaine, tantôt parsemée d’optimisme, mais est toujours une invitation à la réflexion qui fait le plus grand bien : il faut parfois se confronter au pire dont nous sommes capables pour échapper à la folie, quelle qu’elle soit, et trouver ainsi la force de vivre.

Pour en savoir plus

Interview de l’autrice sur ActuSF

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