Mécanique Céleste est une bande dessinée réalisée par Merwan, éditée par Dargaud et parue en septembre 2019.

Mécanique Céleste mêle habilement la peinture d’un monde post-apocalyptique et des séquences de jeu de balle aux prisonniers épiques comme superbement mises en scène.

Mécanique Céleste, © Dargaud

(Sur)Vivre après l’apocalypse

En 2068, dans la forêt de Fontainebleau, le monde n’a plus grand-chose à voir avec celui que l’on connaît. C’est dans un environnement dévasté que l’on fait la rencontre d’Aster et de Wallis, habitants de la contrée de Pan et principaux protagonistes du récit. La civilisation a décliné suite à un mystérieux accident : les villes sont désertes et offrent un spectacle qui suscite volontiers l’angoisse tant la vie semble s’en être évaporée d’un coup. Les bâtiments tombent en ruines, souvent reconquis par la végétation, les éoliens s’effondrent, les véhicules restent immobiles et en ligne, offerts à la rouille.

Divers éléments suggèrent la tragédie qui s’est ici jouée, entre les taux de radioactivité, les tas de masques à gaz abandonnés ou encore la silhouette d’une centrale nucléaire. Si la nature de la catastrophe ne laisse aucun doute, les réactions qu’elle a suscitées dans l’ancien monde laissent place à plus de questionnements. Qu’en est-il de ces tags encore visibles dans la ville, de ces affiches qui indiquent des pénuries ou encore de ces restes de tanks dans les rues ? A-t-on envoyé les troupes pour évacuer les environs de la fameuse « zone rouge », contenir la panique ou au contraire empêcher quiconque de quitter ce territoire désormais maudit ?

À cette calamité viennent se mêler des thématiques climatiques. Ainsi, les eaux ont monté, au point que la barque est devenue un moyen commode de se déplacer, et ont fait de ces terres une île dont on ne sait pas s’il existe quelque chose ailleurs.

On assiste par ailleurs à une reconquête de ces territoires par la nature, dans la lignée de ce qu’on observe aujourd’hui autour de Tchernobyl : la végétation reprend ses droits et prolifère, les animaux sauvages réapparaissent en nombre tels que des ours, des crocodiles et des perroquets, aux ancêtres probablement échappés de zoos abandonnés.

Cet environnement est un terrain de chasse idéal pour Aster et Wallis qui s’y adonnent aux joies du pillage. Tout objet précieux est bon à être récupéré dans ce lieu clos aux ressources finies, pour être échangé contre ce qu’on imaginaire être une sorte de monnaie locale, ou même pour être donné en offrande aux dieux lors d’un rituel au pied d’un rocher grimé, dans l’espoir d’apaiser des fantômes en lesquels Aster ne croit pas vraiment – mais on ne sait jamais, n’est-ce pas ?

Les habitants de Pan ont su reconstruire un semblant de société, toute entière basée sur la production de leur cité rizicole qui leur permet de manger, mais c’est là bien une de leurs rares marques d’autonomie : on recycle au maximum tout ce qu’on peut trouver et qu’on ne sait désormais plus fabriquer, dans un élan désespéré de retarder la décadence.

Le nouveau monde si différent de l’ancien ?

Si l’après-tragédie semble se traduire par une tentative de retour aux sources, que ce soit en des formes de gouvernance en apparence plus proches du peuple ou une émergence de rites païens, la vie à Pan a des allures bien familières.

Les habitants de cette contrée ont ainsi bâti une recyclerie, lieu de rassemblement survolté à bord d’un vieux navire échoué, où on s’adonne à rien de moins qu’à de frénétiques activités boursières. Ce ne sont plus des actions qui sont en jeu, mais les divers objets qu’on a pu piller un peu partout. Les cours de leurs valeurs fluctuent sans cesse, de manière parfois bien arbitraire, le tout sous les hurlements de la foule. L’atmosphère surréaliste de la recyclerie détonne particulièrement dans cet environnement post-apocalyptique et accentue d’autant plus l’impression d’absurdité qui se dégage de ces activités.

D’autre part, cette œuvre s’attaque également à des questions identitaires, à travers Aster qui a grandi à Pan sans y être née, mais aussi un groupe de pirates qui vit en dehors de la communauté. Leur absence de citoyenneté leur vaut, en plus d’un mépris assumé, interdiction d’obtenir une ration journalière de riz, les obligeant à se débrouiller autrement pour se nourrir, notamment par la force et la menace dans le cas des pirates grâce aux armements qu’ils ont réussi à dénicher.

C’est cependant l’entrée en scène d’une nouvelle faction, vivant au-delà des eaux profondes, qui lève le voile sur le reste du monde et ses travers plus que jamais présents. L’île de Pan, épicentre de l’accident, est restée confinée un moment, mais en dehors, un nouvel ordre a émergé du chaos initial de la tragédie. Un nouveau pouvoir en place, la République de Fortuna ne cache pas ses velléités impérialistes et son désir de reformer une nation unie sous son commandement. À Fortuna, qui n’a de république que le nom, le progrès technologique a continué à s’exprimer, sous la forme par exemple d’armes sophistiquées. Les cités y sont bourrées de grattes-ciel et assombries par la pollution, les rues souvent le théâtre de manifestations violemment réprimées, aux antipodes de l’apparent doux confort qu’offre ce luxe technologique.

Fortuna cherche à annexer Pan par une offre empruntant à la logique féodale : donnez-nous une partie de votre production de nourriture et nous vous protégerons des pirates. Mais celle-ci relève en réalité plus d’une pratique totalitaire sans équivoque : soumettez-vous sinon vous serez anéantis. Face à ce non-choix, la communauté de Pan trouve son salut dans l’un des vices de Fortuna : la mécanique céleste.

Esquivez cette balle si vous le pouvez

Le sort de Pan va se jouer à la mécanique céleste dont les règles sont calquées sur celles du célèbre jeu de la balle aux prisonniers, à la différence qu’il n’y ici aucune prison, chaque éliminé l’est pour le reste de la manche. Le match entre Pan et Fortuna se déroule en trois manches, et si la première reste sage, les suivantes prennent des proportions jouissives.

Laissez tomber le rectangle classique comme on en trace souvent à la craie dans les cours de récréation, et optez plutôt pour un véritable stade avec un terrain modifiable à souhait sur lequel on peut recréer une forêt enneigée. Les dimensions titanesques du stade comme les moyens technologiques employés contribuent à renforcer cette impression d’une véritable frénésie institutionnelle. Fortuna fait de ce sport une activité nationale et la consacre comme le symbole de sa puissance, au point que toute défaite signerait une véritable perte d’influence de la nation. Cet usage du sport comme outil d’affirmation d’un pouvoir politique totalitaire n’est pas sans rappeler l’histoire de notre propre monde lors de la tenue des Jeux Olympiques, notamment en 1936 à Berlin, alors sous régime nazi, ou encore lors de la guerre froide entre les blocs états-uniens et soviétiques.

La troisième manche de la mécanique céleste relance les enchères et prend une tournure des plus épiques. La manche se déroule en terrain réel, la forêt de Pan, et tout y devient permis, de l’utilisation d’armes – chargées de balles inoffensives, dans la lignée de la pratique des jeux de paintball – à celle de véhicules ou encore de technologies de géolocalisation. Affranchi de toute limite, le jeu prend alors une véritable tournure haletante où réflexes, ruse, esprit d’équipe, créativité et stratégie deviennent les clés de la victoire.

Les séquences de jeu, sur lesquelles l’œuvre s’appesantit longuement, offrent un véritable spectacle dans la lignée d’un match sportif de haut-niveau où s’enchaînent les actions magistrales, les frissons d’excitation et les retournements de situation.

Le pouvoir de l’imprévu

Derrière des allures de dystopie post-apocalyptique, l’œuvre véhicule un message optimiste fort. Fortuna est certes une grande puissance, mais les oppositions ne sont pas inexistantes, comme en témoignent des régulières manifestations anti-impérialistes. Par ailleurs, un de ses anciens territoires annexés, Céres, a réussi à sortir de son asservissement pour obtenir son indépendance et proposer aussi bien un contre-pouvoir qu’une autre voie possible de développement. Les quelques images que l’on a des terres de Céres semblent emprunter à diverses inspirations. Les tenues de ses habitants, comme les statues blanches et l’adoration de bustes symbolisant leur déesse de l’agriculture, évoquent la civilisation romaine et pourraient ainsi suggérer une certaine forme de stabilité à travers le temps et symboliser un mode de vie plus pérenne que l’ancien qui a mené à la tragédie. L’architecture des habitations, simples pavillons de bois, l’omniprésence de la végétation et le grand respect des habitants pour la nature – les couleurs chatoyantes et claires sont bien différentes des tons sombres employés pour montrer Fortuna – impriment une légère influence elfique. Les habitants de Céres sont autonomes dans leur production agroalimentaire et se déplacent à dos de dromadaire, en totale opposition avec Fortuna qui a besoin de conquérir des terres – et de la main d’œuvre – pour se nourrir, et qui n’hésite pas à utiliser des véhicules à moteur.

C’est à travers le personnage d’Aster que le message d’espoir est exprimé avec le plus de force. Cette jeune femme n’aurait pas dû voir le jour en raison de la politique de l’enfant unique menée par Fortuna. Abandonnée par sa mère d’origine, mise de côté et méprisée par ceux qui l’ont vue grandir à Pan à l’exception de Wallis, intégrée à l’équipe de Pan plus par dépit que par choix, elle doit composer avec un monde qui s’évertue à le rejeter et dans lequel elle doit en permanence se battre pour se tisser une place. C’est pourtant elle qui va faire la différence dans l’opposition entre Fortuna et Pan. Son talent – inné ou au contraire acquis à la dure dans sa vie de recluse ? – à la mécanique céleste va lui attirer les honneurs et la transformer en un symbole des changements à venir.

Aster, par sa ténacité et son acharnement à vivre, devient une figure inspirante pour tous ceux qui peinent à affirmer leur existence au sein de mondes qu’on voudrait nous faire croire bien rangés : même les imprévus peuvent causer bien des bouleversements.

En bref

Mécanique Céleste est une bande dessinée de grande qualité, proposant une histoire bien menée et touchante. L’œuvre mêle habilement la peinture d’un monde post-apocalyptique, les nombreux questionnements qui en découlent et des séquences de jeu de balle aux prisonniers épiques comme superbement mises en scène. Quand le divertissement se fait l’allié de l’engagement, le résultat est aussi splendide que puissant.