Préférence Système est une bande dessinée réalisée par Ugo Bienvenu, éditée par Denoël et parue en octobre 2019. Cette œuvre a reçu le grand prix de la critique ACBD 2020. Un superbe trailer animé est par ailleurs disponible ici.

Ugo Bienvenu nous invite à nous questionner sur le monde numérique qui nous envahit de plus en plus et sur l’importance que revêt pour nous notre héritage culturel. Véritable ode à l’art, cette bande dessinée vous embarquera dans une histoire touchante et poétique.

Préférence Système, © Denoël

Du big data… à trop de big data

Dans un futur pas si lointain, les centres de données sont saturés. La production de données n’a pour autant pas diminué : vidéos et photos continuent à être mises en ligne en masse sur les réseaux sociaux et les plateformes multimédia. Dans cette situation, la solution est toute trouvée : faire de la place. C’est justement le travail du protagoniste principal de ce récit, Yves Mathon, qui sillonne les énormes allées des centres de données et doit procéder à la destruction de celles jugées non essentielles, que ce soit l’ensemble des œuvres littéraires d’un poète du siècle dernier ou un film qui a marqué son temps. Yves Mathon ne cautionne cependant pas cette suppression à jamais d’une partie de l’héritage culturel humain. Il s’efforce alors de sauver ces traces du passé en faisant des copies compressées qu’il conserve dans la mémoire de son robot domestique. Il lui faut toutefois agir discrètement, car cette activité illégale pourrait lui valoir bien des soucis.

Le monde qui nous guette ?

Dans cette œuvre, nous sommes plongés dans un futur proche, comme permet de le constater une remarque de Yves Mathon : son père était de la dernière génération à avoir grandi sans smartphone. Le progrès technologique a continué à s’opérer, comme on le voit avec l’allure très futuriste des véhicules ou encore l’omniprésence des casques de réalité virtuelle. Chacun est par ailleurs équipé de ces sortes de dés à coudre à l’esthétique particulière qui leur permet d’interagir avec tous les systèmes numériques. Les tenues ont souvent également une apparence particulière, à mi-chemin entre les costumes de super héros et les uniformes d’explorateurs de l’espace.

L’histoire se déroule pourtant à Paris, dans une ville à l’architecture familière. On observe par ailleurs un véritable contraste entre le monde réel et le monde dans lequel vivent les humains. Les bâtiments n’ont pas vraiment changé, les paysages non plus, et c’est encore plus flagrant dans les campagnes. Dans ces environnements, les humains dénotent légèrement, et on remarque que la quasi-totalité d’entre eux s’affichent continuellement avec des lunettes noires sur le nez, signe peut-être qu’ils voient à travers un monde différent de celui que nous, lecteurs, pouvons contempler.

Un autre élément marque le futur décrit par Ugo Bienvenu dans cet ouvrage : le développement des intelligences artificielles et la présence de robots. Ces derniers sont partout : dans les magasins pour remplacer les employés de caisse, dans les familles pour aider aux tâches domestiques ou même pour prendre en charge la grossesse avec leur utérus artificiel. Les décisions prises sur la base de processus algorithmiques sont par ailleurs décrites comme monnaie courante et sont à la base de tout ordre de suppression de données. Les robots ont des comportements logiques, raisonnent par des calculs, décident par les chiffres. L’un d’eux, le robot domestique de Yves Mathon, nommé Mikki, fait cependant preuve de comportements troublants, à la limite de l’humanité. Dès l’ouverture de l’œuvre, Mikki s’amuse un bref instant à converser avec un oiseau en imitant ses cris, comme n’importe quel gamin l’a déjà fait. Il peut également mener des réflexions philosophiques et prendre du recul sur sa propre condition et celle de l’espèce humaine. L’héritage culturel et artistique que son propriétaire entasse en permanence dans ce robot est-il étranger à ces comportements ? Il est permis d’en douter.

Une ode à l’art

Dans cette œuvre, Ugo Bienvenu s’interroge sur la place de l’art dans nos sociétés et sur son importance capitale. Un collègue de l’agent Mathon détourne également des données vouées à être supprimées : des récits relatifs à la politique et qui détiennent la vérité dont auront besoin les générations futures. Yves Mathon protège des données d’une autre nature mais tout aussi importantes : des poèmes de Rimbaud ou d’Alfred de Musset, des films tels que 2001, l’Odyssée de l’espace. Ainsi, on peut trouver dans les pages de cet album des extraits d’œuvres culturelles auquel l’auteur rend un joli hommage.

L’histoire interpelle d’autant plus que la suppression de données doit s’effectuer pour permettre la diffusion de séries télévisées consensuelles ou encore de photos de vacances. Le principal critère pour décider de la destruction de données est le pourcentage de visionnage. Ainsi, les contenus lissés qui n’offusquent aucune communauté ont l’avantage, au détriment d’œuvres plus engagées. On voit ici une véritable critique de notre société actuelle où de tels mécanismes sont déjà en place et où le principal argument moteur d’un projet est sa viabilité économique et non son intérêt culturel.

En bref

Préférence Système est une belle bande dessinée qui met en scène un monde proche où la saturation des donnés impose des choix drastiques. À travers les aventures de Yves Mathon et de son robot domestique Mikki, Ugo Bienvenu nous invite à nous questionner sur le monde numérique qui nous envahit de plus en plus et sur l’importance que revêt pour nous notre héritage culturel. S’il faut choisir, que léguerons-nous à nos enfants ? Véritable ode à l’art, cette bande dessinée vous embarquera dans une histoire touchante et poétique, dans une méditation sur ce que nous souhaitons façonner comme monde de demain.