Avril et le Monde truqué est un film d’animation franco-belgo-canadien, sorti dans les salles en 2015 et réalisé par Franck Ekinci et Christian Desmares. L’univers graphique de ce film a été mis au point par l’auteur et illustrateur de bande dessinée Jacques Tardi.

Avril et le Monde truqué est un film d’animation qui ravira les amoureux du steampunk. Le voyage est divertissant, interroge notre époque et ses travers, et, rien que pour ça, en vaut le détour.

Avril et le Monde truqué, © STUDIOCANAL

Le mystère des savants disparus

Nous sommes en 1931, dans un Paris où le cours de l’histoire a dévié. Depuis 1870 et la curieuse mort de Napoléon III, les savants du monde entier disparaissent les uns après les autres. Les avancées technologiques que nous connaissons n’ont pas eu lieu, notamment la découverte de l’électricité. Le monde est alors bloqué à l’âge de la vapeur et se bat sans cesse pour le contrôle des ressources fondamentales que sont le charbon, puis les forêts, ces dernières servant à produire du charbon de bois. Face à la disparition totale de la végétation en Europe, la France, alors sous domination Prusse, est engagée dans une guerre durable contre les Amériques pour s’approprier les territoires forestiers du Canada. Les services de l’ordre recherchent activement les derniers savants pour les faire travailler au service de l’armée.

Ainsi, nous suivons les pas d’Avril Franklin, une jeune orpheline. Avec l’aide de Darwin, son chat parlant, elle continue les travaux de recherche de ses parents chimistes et tente de mettre au point le sérum ultime sur lequel travaillait déjà son arrière-grand-père pour le compte de Napoléon III. La substance, censé rendre invincible toute forme de vie, attire cependant bien des convoitises, aussi bien de l’armée que de ceux derrière les mystérieuses disparitions de savants. Embarquée dans une folle aventure, Avril va s’efforcer de percer au jour les mystères de ce monde uchronique.

Au cœur du steampunk

L’univers graphique développé par Tardi installe dans ce film une esthétique qui s’inscrit complètement dans le genre du steampunk. L’omniprésence de la vapeur est ici poussée à l’extrême : la pollution est partout, dans les fumées noires qui sortent des usines, dans les eaux grises de la Seine, dans les poumons des hommes et des femmes. On ne peut apercevoir la moindre trace de vert. Un des trois derniers arbres d’Europe est par ailleurs mis à l’abri et exposé au grand palais, souvenir d’un temps désormais révolu où la végétation était encore présente. Le tableau est noirci davantage par l’atmosphère autoritaire du régime dont l’influence se fait sentir partout, des chansons de propagande militaire que les enfants savent réciter par cœur aux affiches collées dans toute la ville incitant à dénoncer le moindre scientifique caché dont on aurait la connaissance.

L’esthétique steampunk est également très marquée dans l’architecture et les technologies employées, lesquelles reflètent une grande créativité et font planer un véritablement sentiment d’émerveillement chez le spectateur. Les forces de l’ordre se déplacent ainsi, quand elles ne sont pas dans leurs voitures, dans les airs, à bord d’un splendide mélange de cycle et de dirigeable. Il est également un autre dirigeable, bien plus grand et spacieux, dans lequel on aimerait se poser quelques instants : immobilisé en l’air à une altitude fixe par d’immenses cordages et transformé en restaurant, il permet d’ingurgiter son repas en profitant d’un point de vue inimitable sur Paris. Les statues en métal sont également courantes dans la cité et atteignent, pour certaines, des dimensions colossales. On ne peut passer sous silence un dernier élément, sans doute le plus grandiose de tous : cette double tour Eiffel qui sert de gare pour le gigantesque train suspendu à vapeur qui permet de relier Paris à Berlin et dont l’intérieur richement décoré fait songer à un Orient-Express revisité.

Le monde a beau être resté coincé au stade de la vapeur, il n’en a pas moins continué de progresser et arrive à faire preuve de modernisme, mettant en avant le caractère adaptatif et ingénieux de l’espèce humaine. La maison du grand-père d’Avril en constitue le meilleur exemple, avec ses mécanismes cachés et ses systèmes complexes qui en font une habitation si singulièrement bourrée de gadgets surprenants qu’elle aurait pu sans peine appartenir à James Bond.

À l’opposé, nous avons cette mystérieuse force qui enlève les savants du monde entier, chaque fois sous le couvert d’un étrange nuage noir qui crache des éclairs. Rapidement, d’autres aperçus nous sont donnés de cette force inconnue, à travers ses robots en forme de rat qui lui permettent de surveiller n’importe qui en secret, ou encore ses armes qui ressemblent aux habituels blasters de la science-fiction. Pour Avril et ses compagnons d’aventure, tout ceci a des allures de magie, mais le spectateur derrière son écran ne reste pas dupe bien longtemps et reconnaît derrière le nuage un simple hélicoptère et en ces technologies avancées un banal système électronique, illustrant parfaitement au passage la 3e loi de Clarke.

Par ailleurs, le sujet central de cette histoire est la quête d’un sérum ultime ayant le pouvoir de rendre invincible toute forme de vie, ce qui n’est pas sans rappeler la recherche d’un élixir de jouvence éternelle, de la panacée, ou encore de la pierre philosophale par les adeptes de l’alchimie. Chaque tentative de création du sérum donne lieu à un spectacle qui se rapproche des représentations picturales traditionnelles de cette discipline, avec un ensemble complexe d’ustensiles de chimie, souvent reliés par de long tubes de verre en spirale, des substances aux couleurs variées qui se mélangent et créent des réactions étranges tandis que divers termes au contraire très scientifiques sont scandés en fond par les protagonistes. Encore une fois, on est ici à la frontière entre deux mondes, au bord d’une rupture, à mi-chemin entre de la science-fiction et de la fantasy, finalement en plein cœur du steampunk, entre science réenchantée et magie scientifique.

Un humour décalé omniprésent

Si l’histoire racontée par le film aborde des thématiques très sérieuses, le ton et le rythme se veulent volontairement relever du cartoon pour créer les conditions d’un véritable spectacle de divertissement. Cela passe par les dialogues, notamment par l’humour un peu mordant d’Avril ou encore les railleries incessantes de son chat, mais aussi par du comique de situation. Ainsi, chaque course-poursuite entre les protagonistes et, soit les forces de l’ordre, soit les kidnappeurs de savants – souvent les deux à la fois –, donne lieu à des situations surprenantes où s’enchaînent les rebondissements burlesques.

Les griffes de Darwin permettent par exemple plus d’une fois de se débarrasser de policiers un peu trop gênant, et ceux-ci savent rarement viser, même lorsqu’ils préviennent qu’ils tireront correctement la fois suivante. On peut faire une chute de plusieurs mètres et atterrir dans un tas de cordes, puis se relever sans mal. On peut se prendre une puissante décharge électrique et sourire comme si de rien n’était l’instant suivant. On peut déverser un tas de charbon sur des policiers pour les paralyser et bien prendre le temps de leur faire un pied de nez avant de prendre la poudre d’escampette et de se faire immédiatement interpeller de nouveau par un agent resté en arrière, de se dégager lorsque son attention est détourné pendant un instant et de fuir en automobile à vapeur alors qu’il essaie de faire sauter la chaudière – j’ai déjà dit que les forces de l’ordre ne savaient pas viser ?

Les situations sont donc souvent grossières, peu crédibles, sauvées in extremis par des coups de théâtre improbables – quelle chance de réussir à brancher correctement le dernier câble électrique et de mettre en marche cet engin pourtant endommagé et dont on ne connaissait pas l’existence encore une heure plus tôt juste avant que l’eau ne monte trop et ne fasse sauter tout le circuit, d’autant plus quand on n’avait découvert l’électricité qu’en théorie et n’avait encore jamais expérimenté en pratique, oui quelle chance, vraiment. Cela n’est toutefois pas particulièrement gênant : cet humour cartoonesque est parfaitement assumé par le film. Si tant est que vous n’y êtes pas allergique, vous ne bouderez pas votre plaisir.

Une critique du progrès ?

Face à nos technologies modernes qui peuvent parfois nous blaser voire nous inquiéter, le film embrasse pleinement cette attitude clé du steampunk qui consiste à raviver notre intérêt pour la science, à nous fasciner pour ces nouvelles formes de technologies qui retrouvent à nos yeux une élégance propre, par leur apparence et par leur ingéniosité.

Cependant, le fantasme du progrès trouve là ses limites dans le sens où ce monde uchronique et le nôtre, bien qu’ayant abouti à des technologies différentes, s’embourbent dans les mêmes vices. Dans l’univers d’Avril, où tout est basé sur la vapeur, le charbon et le bois sont exploités jusqu’au dernier gramme. Dans le nôtre, basé sur l’électricité et les hydrocarbures, ce sont, parmi d’autres, le pétrole et les métaux lourds qui sont en voie d’extinction. Dans l’univers d’Avril, la végétation, les arbres, les fleurs, ont disparu. Dans le nôtre, le combat pour la défense de l’environnement et de la biodiversité sont loin d’être gagnés. Ainsi, derrière son côté enchanteur, l’esthétique de ce Paris uchronique du XXe siècle ne fait que mettre davantage en valeur les maux de notre époque et poser la question du progrès, de l’utilisation que l’on fait ou ne fait pas de toute avancée technique et scientifique.

Sans apporter de réponse toute faite, malgré un dénouement de l’histoire plutôt optimiste – peut-être même un peu trop –, le film s’intéresse à des problématiques qui s’ancrent parfaitement dans les préoccupations philosophiques et humanistes de notre époque.

En bref

Avril et le Monde truqué est un film d’animation qui ravira les amoureux du steampunk, de son esthétisme particulier et de ses thèmes centraux. Bien menée, l’histoire est prenante et nous invite, entre humour de cartoon et problématiques sérieuses, à résoudre avec Avril le curieux mystère des savants disparus. Le voyage est divertissant, interroge notre époque et ses travers, et, rien que pour ça, en vaut le détour. Quand on constate que ce film a fait un flop au box-office et que son budget de 9 millions d’euros est très loin d’avoir été rentabilisé, on se dit que c’est vraiment dommage et qu’il méritait bien mieux. Si vous n’avez pas encore vu cette pépite du cinéma d’animation francophone, j’espère vous avoir convaincu d’y remédier sans plus tarder.