Un morceau de ma composition d’un côté, un texte de mon invention de l’autre, le tout à déguster ensemble : un duo pour se laisser emporter doublement par l’imaginaire. Bonne lecture – écoute !

NB : Mes récits musicaux s’inscrivent tous dans un même univers mais peuvent se déguster indépendamment les uns des autres. Si vous voulez toutefois recoller toutes les pièces du puzzle, vous trouverez la liste complète ci-dessous :


L’Appel

J’étais dans les plaines arides du nord lorsque l’appel est parvenu jusqu’à moi.

Il n’y avait rien autour de moi, à part ces plantes sèches hérissées de piquants, ces rapaces qui me lorgnaient avec appétit mais gardaient leur distance, ces formations rocailleuses qui par miracle ne s’effondraient pas au moindre assaut du vent. C’est ce dernier qui m’a transmis le message, ou plutôt l’avertissement. Les sonneries des trompettes et les braillements des cors ont longuement résonné dans ce désert. Je ne savais rien, juste qu’il se passait quelque chose. J’ai hésité à faire demi-tour, à retourner vers le patelin que j’avais quitté à peine quelques heures plus tôt, mais j’ai continué ma route. Là où je ferais halte le soir, on me servira les nouvelles, en même temps qu’un copieux repas et qu’une chambre de luxe. C’est l’accueil que l’on fait toujours à ceux de ma trempe.

Arrivé dans la ville, j’ai tout de suite compris que quelque chose se passait. C’était une modeste bourgade, certes un important comptoir de commerce dans la région mais tout de même rien de moins qu’un pauvre village paumé aux confins de l’empire. Et pourtant, les rues étaient animées comme jamais malgré le soleil tapant. On fixait des caisses et des tonneaux en haut de calèches, harnachait les mules et les cheveux, se pressait et criait à tout-va.

Fasciné par ce spectacle inhabituel, j’en oubliais presque la raison de ma venue. J’ai essayé de capter des murmures, de haranguer un ou deux passants pour leur soutirer quelques mots. La vision de mon uniforme et de mon arme n’a pas causé les remous qu’elle aurait dû. Mon pouls s’est alors emballé. J’aurais pu bousculer ces hommes et ces femmes, leur réclamer le respect dû à mon rang, leur rappeler que si des centaines de kilomètres nous séparaient de la capitale, nous n’en étions pas moins toujours dans les frontières de l’empire. J’ai préféré m’inquiéter. Si je n’inspirais plus la crainte, c’est que quelque chose d’autre avait pris le pas. Quelque chose de pire.

Le bureau du représentant de l’ordre était à l’autre bout de la ville. Désert. J’ai trouvé quelques avis de recherche placardés au mur. Des soi-disant sorciers et sorceresses, ceux-là même que je serais allé traquer en temps normal. Je les ramenais toujours tous, puis relâchais les innocents. La plupart de mes collègues se contentaient de les jeter tous en cellule, voire de les éliminer. C’était ma principale différence avec eux, la raison pour laquelle j’avais la conscience un peu plus tranquille : je savais discerner un vrai diseur de pouvoir d’un charlatan ou d’un martyr. J’ai quitté le bureau sans avoir décroché les avis, avec l’intuition subite que ce serait inutile, que j’allais bientôt quitter cet endroit et n’y reviendrait pas avant longtemps. Je ne me trompais pas.

J’ai repéré le préfet au milieu de la foule, invectivé de toutes parts. Je me suis approché en me frayant un chemin à coups d’épaule. Quand il m’a vu, la stupeur a tout d’abord déformé son visage, puis le soulagement l’a envahi et il s’est élancé vers moi, m’a saisi les mains et m’a supplié de prendre la situation en charge. Son discours était confus, les hurlements de la foule autour encore plus, mais j’ai fini par saisir. J’ai immédiatement su ce que je devais faire. Je suis alors monté sur un tas de caisses, jusqu’à les dépasser tous d’un bon mètre.

Le silence s’est enfin installé. Tous les regards glissaient sur moi, s’attardaient sur mon arme, celle-là même qui avait inspiré bien des histoires. La source de mon pouvoir. Mon colt s’appelait Foudroyant. Issu des meilleures forges de l’empire, il était unique en son genre. Fabriqué spécialement pour moi, adapté à la forme de ma main, à mes réflexes et à ma visée. Sa particularité finale venait de ses balles. La poussière de comète qui les recouvrait empêchait toute magie de les détourner. Les diseurs de pouvoir ne pouvaient rien contre une telle arme. Face à moi, ils redevenaient de simple mortels. Des hommes et des femmes comme les autres, qu’on pouvait tuer. Je ne m’en privais pas, quand il le fallait.

C’est à moi que se destine l’appel, plus qu’à tout autre.

La capitale est assiégée dit-on, par des forces anciennes, menées par la pire des enchanteresses. Je savais que c’était une erreur de la condamner à l’exil, que son châtiment aurait dû être bien plus radical, mais la décision finale n’avait pas été de mon ressort. L’empire tout entier risque désormais de le payer.

Je dois partir. Je dois répondre à l’appel. Je dois aller affronter cette diseuse de pouvoir et ses engeances. Mais je ne vais pas le faire seul.

Je regarde la foule autour de moi. Me rappelle les dizaines de villages que j’ai traversés depuis des mois.

Il me faut regagner la capitale, avant qu’elle ne sombre. Peut-être que je vais arriver trop tard, qu’il me faudra alors la reconquérir.

L’empire me réclame. Moi, Foudroyant, et l’armée que je vais lever sur mon passage. Cet appel, c’est le mien désormais.

Crains-moi, Lucemilla, car je serai bientôt là.

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