Le Roi et l’Oiseau est un film d’animation français réalisé par Paul Grimault, au scénario coécrit avec Jacques Prévert, et inspiré d’un conte d’Andersen. La préparation de ce film a débuté en 1946 mais le projet a souffert quelques années plus tard de désaccord financiers. Le film est alors sorti en 1953, dans une première version intitulée La Bergère et le Ramoneur et par la suite désavouée par ses auteurs. Celle-ci a cependant été saluée par la critique et a marqué durablement les esprits parmi lesquels les futurs fondateurs du fameux Studio Ghibli. Paul Grimault a racheté les droits du film des années plus tard et travaillé à une nouvelle version définitive qui est sortie en 1980 et a remporté le prestigieux Prix Louis-Delluc.

Le Roi et l’Oiseau est l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma d’animation français et se livre à une violente satire politique et sociale qui n’a pas pris une ride encore aujourd’hui.

Le Roi et l’Oiseau, © Les Films Paul Grimault

Il était une fois, dans le royaume de Takicardie…

Le Roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize est un mégalomane qui dirige d’une main de fer le royaume de Takicardie, éliminant sans pitié tous ceux qui lui déplaisent. Féru d’art, il admire chaque soir dans ses appartements secrets la peinture d’une jeune bergère qui lui inspire de doux sentiments, et méprise le ramoneur de l’œuvre adjacente.

La nuit venue, alors que le Roi dort, les peintures et sculptures s’animent. La bergère et le ramoneur, liés d’amour, décident de quitter leurs tableaux et de s’enfuir. Quand le Roi constate leur disparition, il envoie immédiatement sa police d’État pour rattraper ces jeunes gens, châtier le ramoneur et épouser la bergère. Les deux amoureux vont ainsi tenter d’échapper aux forces de l’ordre à leur trousse pour gagner leur liberté et découvrir le monde. Ils seront aidés dans leur entreprise par l’Oiseau, un volatile qui a l’habitude de narguer le Roi et de s’opposer à lui.

L’esquisse d’un despote

Il est difficile de ne pas voir dans le Roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize une caricature du Roi-Soleil à plusieurs points de vue. Tout d’abord, il règne en despote absolu sur son royaume et possède sa propre police pour maintenir l’ordre et châtier ses opposants. Il élimine par ailleurs sans pitié tous ceux qui le gênent, que ce soit les incompétents qui lui déplaisent ou même des serviteurs qui en sauraient un peu trop sur des lieux à conserver secrets. Il a ainsi droit de vie et de mort sur ses sujets, sans qu’aucun tribunal n’ait son mot à dire, et peut exercer sa colère d’un claquement de doigts – ou plutôt d’une pression d’un bouton, nous y reviendrons dans la section suivante.

Le Roi est également un féru d’art, comme en attestent ses appartements secrets à l’allure de musée qui regorgent de peintures, de sculptures et d’instruments de musique. Il possède une longue galerie de tableaux qui représentent des personnages importants et n’hésite pas à s’investir mécène d’artistes talentueux, se posant ainsi en sujet de choix pour leur inspiration – gare cependant à ceux qui osent montrer le réel tel qu’il est, avec ses imperfections : le peintre qui refuse de dissimuler sur son œuvre le strabisme du Roi fait les frais de sa bêtise. Les parties supérieures de l’immense ville verticale que constitue le royaume de Takicardie est par ailleurs d’une grande beauté architecturale, souvent d’inspiration gréco-romaine et qui reprend des éléments du monde extérieur. Les amoureux en fuite vont par exemple voir au cours de leur périple une reproduction du célèbre Palais des Doges de Venise, avec son Pont des Soupirs et ses canaux.

S’il est une chose qui frappe quand on découvre le royaume de Takicardie, c’est qu’il est impossible de s’y promener quelques mètres sans sentir la présence de son Roi. Des statues et bustes de ce dernier sont omniprésentes et suggèrent son obsession extrême pour sa personne. Le Roi accorde un grand crédit aux apparences, veut que tous le voit sous son meilleur jour et s’en ensuit naturellement l’existence de toute une cour autour de lui. Officiers et courtisans s’empressent d’inonder le tyran de compliments, de le féliciter même lorsqu’il tire à côté de la cible ou même de truquer les résultats pour faire croire à sa réussite. Le Roi se montre sous un jour sportif, voire guerrier, marche en bombant le torse, et, si personne n’est dupe sous sa perruque, tous alimentent pourtant cette scène grotesque par peur d’y laisser des plumes.

Le Roi est ainsi un despote qui instaure autour de sa personne un véritable culte de la personnalité, comme la France en a si souvent connu dans son histoire, mais que l’on peut aussi rapprocher des figures centrales de nombreux régimes plus ou moins autoritaires de notre époque. L’absurdité de cette situation est d’autant plus flagrante que le monarque nous est plutôt montré comme un gamin capricieux plus qu’un dirigeant compétent, notamment lors des interventions et tirades de l’Oiseau. La liste interminable des lieux lors de la scène de l’ascenseur au début du film – moment comique et marquant où s’exprime toute la poésie de Prévert, assurément l’une de mes séquences préférées du film – dont la moitié est affublée de la précision « du Roi » renforce cette impression d’avoir affaire à un enfant gâté.

Ce visage enfantin est cependant balayé par la représentation peinte du Roi qui s’anime dans la nuit et prend sa place avec une savoureuse ironie : le vrai Roi tombe dans un de ses propres pièges et le Roi peint prend sa place, sans que personne n’y remarque rien. Ce dernier incarne à la fois la vision fantasmée d’un lui-même parfait et le reflet de ses désirs refoulés. On se moque volontiers du vrai Roi qui n’est finalement pas si dangereux si on lui retire ses gadgets, mais on tremble en revanche devant la méchanceté glaciale du Roi peint, bien plus calculateur et perfide. Ce dernier maîtrise son image et sait manipuler pour atteindre ses objectifs. Faut-il voir ici un avertissement ? Des formes de pouvoir autoritaires et pernicieuses peuvent toujours se cacher en dehors des cadres bien connus de la monarchie et de la dictature : elles sont plus difficiles à percevoir et sont donc bien plus dangereuses. Parce que les apparences sont souvent trompeuses et peuvent dissimuler les desseins les plus nobles comme les plus néfastes, la vigilance doit rester de mise en toutes circonstances.

Entre merveilleux et technologie

Le royaume de Takicardie regorge d’éléments relevant d’une technologie à première vue mécanique et dont on ne comprend pas tous les ressorts. L’ascenseur du Roi, sensiblement différent de ceux que l’on connaît, en est un bel exemple : il s’agit d’une cabine qui s’élève poussée par une tige métallique et qu’un bras mécanique peut changer de rail pour la placer sur une autre ligne. Le trône du Roi, sorte de char glissant télécommandé, en est un autre, et semble se mouvoir par magie, bien que l’on peut apercevoir une antenne à l’arrière de ce dernier qui l’ancre dans un domaine technologique.

Le Roi possède par ailleurs quantités de boutons cachés un peu partout qui lui permettent de déclencher l’ouverture de trappes dissimulées dans le sol – ces dernières peuvent même se déplacer, comme en témoigne une séquence burlesque avec l’officier en chef du monarque où ce dernier tente d’éviter un piège dont il ne connaît que trop bien l’existence. On peut remarquer la présence d’autres véhicules supposément à moteur : des scooters des mers, utilisés dans les canaux de la Venise reproduite. La police du Roi possède également tout un arsenal de technologie à sa disposition, comme des engins volants à base de ballons et d’hélices, ou encore des hommes équipés d’ailes de chauve-souris.

L’élément le plus symbolique de cette technologie avancée est cependant l’automate du Roi. Véritable géant mécanique, il est doté d’une puissance phénoménale, impression renforcée par l’apparence spartiate dont il est doté, qui lui permet de tout balayer sur son passage. Sa présence pose la question de l’utilisation de la technologie : il aide tantôt le Roi à rattraper les fugitifs, tantôt l’Oiseau à tout détruire. À cet égard, la dernière scène du film est une invitation à la réflexion. La technologie peut asservir comme elle peut libérer, et on peut l’illustrer par quantités d’exemples à travers notre histoire, dont le plus flagrant et le plus extrême est certainement le suivant : les travaux sur le nucléaire ont permis des avancées spectaculaires en médecine comme la conception d’armements dévastateurs. Ce questionnement apparaît toujours autant d’actualité aujourd’hui, dans un quotidien submergé par des outils technologiques diverses qui peuvent aussi bien nous faciliter la vie que nous aliéner. Tout dépend de qui est aux manettes de l’automate.

À l’inverse de tous ces éléments technologies qui suscitent quelque peu l’émerveillement chez le spectateur et confère ainsi une teinte steampunk au film, on trouve également de nombreuses références à un merveilleux onirique. C’est au milieu de la nuit que peintures et œuvres d’art s’éveillent et s’animent – on peut d’ailleurs se demander si cette séquence a inspiré le livre pour enfant La Nuit au Musée paru en 1993 et adapté au cinéma en 2003. Personnages et sculptures peuvent discuter, comme le montre l’échange entre un vieux cavalier, la bergère et le ramoneur. On assiste lors de cette séquence à une dénonciation de l’ancien monde, incarné par le cavalier, conservateur, et dont les deux jeunes tourtereaux remettent en cause les principes avec une innocence désarmante qui n’en renforce que davantage la force du message.

L’arrivée de la mi-nuit constitue un tournant : les personnages non seulement s’animent mais peuvent quitter leur monde imaginé pour se fondre dans le réel. S’ensuit alors tout un jeu de superposition entre la réalité et ces créations vivantes. La séquence est plaisante, incroyablement créative et superbement réalisée.

Ainsi, loin de s’opposer dans cette œuvre, merveilleux et technologie constituent deux moteurs puissants pour faire rêver et interroger le spectateur.

Une satire politique et sociale

On assiste dans le royaume de Takicardie à une mise en confrontation entre la ville-haute, celle des nobles où fourmillent les éléments artistiques, et la ville-basse où le petit peuple vit dans une profonde misère et n’a jamais vu la lumière du jour. On a donc ici une hiérarchie verticale fortement inspirée du film Metropolis sorti en 1927. Dans les profondeurs, on survit comme on peut, on sait que le monde extérieur existe mais on n’a aucune d’à quoi il ressemble, à tel point qu’on peut prendre des félins pour des oiseaux. Le contraste est fortement mis en valeur par un jeu de lumières et de couleurs : en haut le soleil brille sans discontinuer, en bas les ténèbres sont persistantes.

Comme dans Metropolis, le petit peuple est une main d’œuvre exploitée. Lorsque le Roi fait enfin prisonniers l’Oiseau et le ramoneur et déclare qu’ils vont travailler – avec cette assertion terrible que le travail c’est la liberté, phrase que l’on entend encore bien souvent de nos jours –, la dimension critique du film prend toute son ampleur. On voit alors des personnages forcés de travailler à un rythme fou au service du Roi, à manier des machines en continu dans des scènes qui rappellent le film Les Temps Modernes de 1936. L’absurdité de la situation est accentuée par la nature des objets fabriqués et pour lesquels on exploite ces travailleurs : ce sont des statues à l’effigie du Roi. La production se fait à la chaîne, dans la veine du fordisme développé au début du XXe siècle, et montre ce qui est encore aujourd’hui le quotidien de nombreux ouvriers.

Ce peuple aliéné baigne dans la misère et se retrouve condamné à se tuer à la tâche dans une absurdité productiviste dont ils ne retirent aucun bénéfice et, pire encore, dont le seul but est de satisfaire l’ego de leur bourreau. Que les questionnements qui découlent de cette vision soient encore autant d’actualité de nos jours est plus que tragique et montre que le combat social, pourtant alimenté par de nombreuses œuvres culturelles depuis des décennies, est loin d’être gagné.

L’Oiseau, premier opposant au Roi

Face aux conditions de vie du petit peuple et à l’arrestation des deux jeunes gens en fuite, l’Oiseau se révèle être le personnage qui va débloquer la situation, avec l’aide de l’aveugle et de sa boite à musique. Ce dernier capte l’attention des félins sauvages dont ils sont censés être le dîner avec de la musique, tandis que l’Oiseau va leur sortir une longue harangue qui va les convaincre de se rebeller.

En ce sens, l’Oiseau prend le rôle d’un catalyseur et s’investit vecteur d’un message d’espoir mais aussi et surtout d’un appel à l’action. Dans ce royaume de Takicardie, s’offusquer et se lamenter sont une première étape certes nécessaire, mais qui ne suffit pas : il faut agir. Lutter. Se battre. C’est ce que vont faire les félins qui vont réussir à se libérer de leur captivité et semer la panique dans la cérémonie de mariage du Roi. L’Oiseau profite alors de la confusion pour prendre le contrôle de l’automate, ce qui lui permet d’amplifier l’ampleur de la rébellion et de littéralement tout casser.

Si l’Oiseau s’incarne figure de proue du mouvement révolutionnaire et parvient à provoquer ainsi la chute du royaume et de son tyran, nombre d’éléments appellent cependant à s’en méfier également. L’Oiseau est montré comme un vantard, qui aime mettre ses plumes en avant et parader, voire narguer. C’est également un personnage ambiguë. La rhétorique qui lui permet de pousser les félins au soulèvement relève de la manipulation et se base sur une déformation de la réalité ou même le mensonge. L’Oiseau apparaît alors comme un beau parleur qui sait duper les foules à son avantage, ce qui en fait un personnage tout aussi dangereux que celui qu’il combat. Encore une fois, l’œuvre appelle à être vigilants, et ce n’est pas un rapide coup d’œil à l’histoire de France post-1789 qui nous dissuadera du contraire.

En bref

Le Roi et l’Oiseau est l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma d’animation français et se livre à une violente satire politique et sociale qui n’a pas pris une ride encore aujourd’hui. Le film, en plus d’être un jalon clé dans l’animation au niveau mondial, invite volontiers à la réflexion, à la vigilance et à la lutte. Émerveillement onirique et technologique, séquences comiques ou glaçantes, textes de Prévert et Grimault, bande-originale de Wojciech Kilar, engagement marqué qui reste d’actualité bien au-delà de son temps : tous ses ingrédients font de ce film une perle qu’on aurait tort de ne pas visionner et revisionner.